La qualité en danse : de quoi nous réjouir !

La qualité : voilà le sujet de ma chronique. En fait, je vais surtout parler de la qualité des expériences de danse. C’est un sujet que nous n’abordons pas suffisamment au sein de la communauté de danse. Depuis cet automne, j’ai eu le plaisir de voir des spectacles absolument incroyables. Ceci m’amène, bien sûr, à vous parler de mes convictions personnelles sur la danse. C’est l’acte de danser qui me pousse constamment à chercher un sens à ce que je vois. C’est l’acte de danser qui donne un sens à la chorégraphie. Quand l’acte de danser et la danse ne font qu’un, qu’ils sont inséparables, je témoigne, à chaque fois, d’oeuvres de danse de la plus haute qualité. 

Au début de l’automne, j’ai présenté La pudeur des icebergs de Daniel Léveillé dans le cadre de ma saison artistique avec la Brian Webb Dance Company, située à Edmonton, en Alberta. Le public a pu voir cette oeuvre au Festival Danse Canada. J’ai eu la chance de revoir ce spectacle à maintes reprises au cours de plusieurs années; quelle expérience inoubliable et tout simplement réjouissante ! Les représentations à Edmonton étaient incroyables. La danse était pure, brute, voire primitive. L’interprétation était encore plus aboutie. Les images que j’ai gardées des prestations précédentes ont été renforcées. Je me permets ici de paraphraser Antonin Artaud : tous ces corps vivants semblaient encore plus présents – le temps qu’il faut, la lenteur avec laquelle la danse est créée, et puis soudain, la magie opère. Le temps s’arrête. La danse est épurée au maximum, les transformations organiques sont éliminées. Il ne reste plus rien, les danseurs sont totalement mis à nus, et c’est brutal. La danse nous va droit au plexus solaire. Elle est puissante, dénudée de sentimentalité, même si elle est accompagnée de la magnifique musique de Chopin. Imaginez : même Chopin semblait différent, nouveau et vivant !

En janvier, j’ai assisté au Festival Kalanidhi à Toronto. J’y ai vu deux spectacles qui m’ont profondément marqué. Le festival est organisé en l’honneur de la regrettée Chandralekha (1928-2006), une grande chorégraphe indienne de danse contemporaine. En 1996, j’ai eu le plaisir de présenter un spectacle de sa compagnie à Edmonton. Lors du Festival Kalanidhi, on a pu voir sa plus récente création, Sharira. Quel chef-d’oeuvre ! Les deux danseurs interprètent cette danse depuis six ans et leur corps connaît chaque mouvement. Chandralekha est une artiste qui a la capacité d’amener la danse à l’essentiel. Dans Sharira, le corps vivant est célébré dans toute sa sexualité, sa sensualité et sa spiritualité. Des musiciens sont sur scène, notamment des chanteurs, les frères Umakant et Ramakant Gundecha, et interprètent une magnifique composition musicale. L’oeuvre est d’une vitalité désarmante, voire troublante, et chaque élément contribue à former un tout. 

La grande danseuse allemande Susanne Linke était également de passage au festival. Elle est une amie personnelle de Chandralekha, d’où sa présence à l’événement. Elle a interprété sa nouvelle création, Kaekou-Yin (Transmigration Now). L’adagietto de la Symphonie no 5 de Gustav Mahler accompagnait la danse. Quand la musique s’est mise à jouer, j’ai voulu sortir ! Cette formidable artiste de danse a toutefois réussi, en très peu de temps, à me garder bien en selle sur mon siège. Quelle danseuse… Elle est là, entièrement présente, dans l’ici-maintenant. Elle est totalement en contrôle dans l’espace, élégante et articulée. Et elle va encore plus loin. Elle incarne la danse, l’acte de danser, et expose toute sa fragilité. Susanne Linke est une humaniste. Elle respire la danse. Au Canada, Paul-André Fortier est le seul soliste que je connaisse qui s’ouvre tout autant et qui se met dans un tel état de vulnérabilité. La danse de Linke est authentique, sans prétention, libérée et pure… La danse n’est pas spectacle, elle est danse.

Dernièrement, j’ai présenté les Ballets Jazz de Montréal à Edmonton. Quel ensemble de danse incroyable ! Les 1 500 spectateurs présents ont su reconnaître le talent de bjm et ils ont chaleureusement manifesté leur ravissement. Pourquoi ? Parce que la danse était incomparable. La chorégraphe Aszure Barton a créé pour bjm une oeuvre que les danseurs incarnent littéralement. Ceux-ci forment un groupe inégalable. Chaque danseur contribue à former un tout cohérent. 

Ce spectacle de bjm a été présenté en première à la dernière édition du Festival Danse Canada. L’oeuvre remporte sans cesse un immense succès. Louis Robitaille est un directeur artistique formidable. Il est un homme de vision, un homme de courage. Il offre un espace de création à des artistes comme Aszure Barton et Crystal Pite (The Stolen Show) pour qu’elles puissent concevoir des oeuvres qui rassemblent des publics de partout. Les créations sont toniques, novatrices. Elles nous font « vivre » la danse contemporaine canadienne. Wow !!!

 Au coeur de toutes ces expériences de danse se trouve l’acte de danser, celui qui est vivant. C’est l’acte de danser qui permet au public de vivre une expérience de la plus haute qualité. La chorégraphie est un véhicule de cette expression des plus humaines qu’est le corps dansant.

Brian Webb